Phantom thread : le chant du héron

Affiche Phantom Thread

La saison des récompenses cinématographiques s’est achevée il y a quelques jours. Elle a suscité un intérêt poli marqué tout de même par le sacre de Frances. Du côté des hommes, Gary Oldman a reçu la statuette de meilleur acteur pour son rôle dans Darkest Hour. C’est un autre britannique, de la même génération, qui retient mon attention aujourd’hui. Enfin, aujourd’hui et depuis une dizaine d’années puisque mon intérêt pour le grand Daniel Day-Lewis ne date pas d’hier midi.

Egalement nommé pour sa performance dans Phantom Thread, Daniel le héron-caméléon aurait à cette occasion rendu son dernier clap. Il incarne dans cette oeuvre du réalisateur Paul Thomas Anderson, un couturier de renom qui oeuvre dans les années 50 et qui est doté d’un caractère précieux et orgueilleux. Reynolds Woodcock se revendique éternel bachelor et ne réserve sa loyauté qu’à sa soeur. Pour le reste, il considère que les amis sont accessoires et ne consacre qu’un intérêt très ponctuel aux femmes. Celles-ci ne peuvent en effet surpasser l’amour qu’il continue de porter à sa mère par delà la mort. Tout ceci roucoulait tranquillement jusqu’à sa rencontre avec Alma, jeune colombe maladroite et pure. Cette dernière captive immédiatement Woodcock.

Leur rencontre est avant tout culinaire. Woodcock lui commande, puisqu’elle est serveuse, un petit déjeuner gargantuesque qui scelle le début d’une relation parfois indigeste. Sans dévoiler l’essentiel de l’intrigue, la nourriture joue un rôle primordial dans la relation qui se noue progressivement entre les deux personnages. Chaque orage traversé s’accompagne par exemple d’une sensibilité accrue de Woodcock aux mastications d’Alma lors des repas. Intermède culturel : on parle de misophonie est c’est une « pathologie » fréquente, dont je suis moi-même atteinte. Certaines amitiés se sont terminées à cause de mastication trop passionnées… j’exagère à peine. Jusqu’à cette scène inoubliable de l’omelette aux champignons, durant laquelle le temps s’étire au gré de champs contre champs interminables.

Pour moi, Phantom Thread est surtout une histoire d’amour anxiogène, unique, où l’empathie se retrouve systématiquement chassée par le malaise puis l’incompréhension. Il s’agit d’une vision de l’amour à la fois douloureuse, machiavélique et malsaine où les dépendances ne se nouent que dans la douleur. L’amour et la tendresse ne naissent qu’aux moments les moins propices. Toutefois, deux plans viennent balayer ces impressions pour ne laisser place qu’à la beauté enivrante de deux êtres.

Le premier plan résulte d’une magnifique scène de baiser introduite par un tout aussi beau jeté de manteau par-dessus l’épaule. Les deux esprits s’unissent en même temps que les lèvres, scellant ainsi un pacte silencieux alors que le créateur et sa muse viennent de sauver une création des griffes d’une vulgaire buse.

Le second plan propose une autre union mais des regards cette fois. Le mouvement de Woodcock est unilatéral, celui d’un homme guidé par la force irrépressible de la jalousie. Perdu dans des émotions qu’il rejetait pourtant, il tente vainement de retrouver sa liberté en privant Alma de la sienne. La fête est finie lorsqu’ils se retrouvent. Le temps se fige puis continue son cours vers une nouvelle année puisqu’il s’agissait d’une fête de la saint-Sylvestre.

Paul Thomas Anderson sublime l’élégance désuète et figée d’un monde fermé, incarnée avec obsession par son acteur principal. La rigueur maladive qui se dégage du couturier mais également du film lui-même évoque évidemment le style particulier de Day-Lewis. Se revendiquant de la méthode Actors Studio, comme tant d’autres avant lui, Daniel Day-Lewis a toujours disparu derrière ses personnages au prix de plusieurs semaines de préparation et de pertes d’identité ensuite. De nombreux acteurs se sont infligés et s’infligent encore des transformations physiques pour se rapprocher au plus près de leur rôle. Cependant, ce virtuose a poussé la performance quasiment pour chaque film et cela fait de lui un acteur exceptionnel.

Daniel Day Lewis Cemetery

Il a été primé aux Oscars pour son interprétation du poète irlandais handicapé Christy Brown dans My Left Foot de Jim Sheridan. Pendant toute la durée du tournage, Day-Lewis avait décidé de rester en fauteuil roulant, poussant le rôle jusqu’à se faire nourrir à la becquée. En 1992, deux ans après Kevin Costner, l’acteur anglais joue dans son propre film d’indiens, Le Dernier des Mohicans. Il joue un européen adopté par les Mohicans dès son enfance et luttant à leurs côtés pour leur survie. Là encore, pour endosser le rôle il se serait isolé au coeur de la forêt pour vivre comme les indiens autrefois. Au minimum de son exercice d’acteur, la transformation concerne sa voix, qu’il est capable de moduler en fonction des personnages et de leur nationalité. Bill le Boucher, Abraham Lincoln, Tomas et Daniel Plainview se distinguent notamment grâce à leur accent, pourtant prononcé par le même acteur. On pourrait presque dire que Daniel Day-Lewis est l’absolu opposé de Christian Clavier. Presque…

Finalement, le rôle de Reynolds Woodcock, le couturier est sans doute le plus proche de l’essence de Daniel Day-Lewis. Il a d’ailleurs déclaré peu avant la promo du film, dans un communiqué officiel qu’il s’agissait de son dernier film.

Lassé de tous ses apparats d’antan, ce drôle d’oiseau a fini par montrer son véritable plumage en nous délivrant son dernier chant…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s