Gare au Gary !

S’il ne devait en rester qu’un, un seul auteur, une seule oeuvre, ce serait Romain. Déjà parce que Romain et Marion sont l’anagramme l’un de l’autre et ça je trouve que c’est chouette. Puis franchement, Gary avec son histoire, ses vies multiples et sa fin choisie est un personnage à part entière dans l’histoire de la littérature contemporaine.

Cela fait deux ou trois ans que je me suis donnée pour défi de lire toute sa bibliographie. Vaste tache puisque le monsieur a non seulement écrit une bonne douzaine de romans, sous le nom de Gary, mais également sous d’autres pseudonymes, dont le plus célèbre est Emile Ajar. En étant plus ou moins exhaustive, et en mettant de côté certains ouvrages et essais que je me permets de considérer comme « anecdotiques », il me fallait donc lire vingt livres. Aujourd’hui, alors que sort cet article j’en ai lu 13 (en gras dans la liste ci-dessous). J’essaye désespérément de finir Les mangeurs d’étoiles mais je n’arrive pas à accrocher à l’histoire et aux personnages pour le moment.

Liste :

  • Education européenne, son premier roman.
  • Clair de femme adapté au cinéma avec Yves Montand et Romy Schneider.
  • La Promesse de l’aube, roman le plus autobiographique.
  • Lady L, portrait d’une femme anglaise bien mystérieuse.
  • Les racines du ciel, roman le plus philosophique.
  • La vie devant soi, la référence Emile Ajar et le prix Goncourt.
  • Gros-câlin, sa période animaux à sang froid.
  • Chien blanc, sa période animaux à sang chaud.
  • Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, les égarements érectiles d’un vieil homme.
  • Les cerfs-volants, une belle histoire d’amour sur fond de seconde guerre mondiale.
  • Adieu Gary Cooper, presque un roman de la beat generation.
  • Les enchanteurs, une fable circassienne fantastique.
  • L’angoisse du roi Salomon, l’affrontement de la solitude et de la vieillesse.
  • Europa
  • Tulipe
  • Les oiseaux vont mourir au Pérou
  • Le grand vestiaire
  • Pseudo
  • Les mangeurs d’étoiles → dans ma bibliothèque
  • Les clowns lyriques

Beaucoup de ces oeuvres ont d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation, théâtrale, télévisuelle ou cinématographique, parfois même à l’initiative de l’auteur lui-même. Il fréquentait d’ailleurs de près le cinéma, notamment puisqu’il a été marié et a eu un fils avec Jean Seberg. Elle est d’ailleurs évoquée dans le roman plus ou moins auto-biographique Chien blanc, sur lequel je reviendrai.

Il pourrait s’agir d’un prochain défi : voir toutes les adaptations des oeuvres de Romain Gary. On ne connait jamais assez bien un tel génie après tout !

Une découverte hasardeuse : La vie devant soi

A chaque amitié qui nait, chaque rencontre, il est possible de se rappeler la première fois. Sauf dans le cas de la rencontre avec ses parents, mais c’est une situation un peu particulière. Dater une rencontre avec l’oeuvre est plus difficile. Ma seule certitude c’est que personne ne m’a présenté Gary directement.

D’ordinaire, ma mère est ma première conseillère en matière de lecture. Ce n’était pas le cas ici et c’est même le contraire puisque c’est moi qui lui ai prêté la Promesse de l’aube plus tard. Si j’essaye vraiment de me concentrer, je crois que j’ai lu La vie devant soi, après avoir cherché des idées de lecture sur le site internet Senscritique. Petit aparté, ce site me sert de base de données dans laquelle je référence toutes mes activités culturelles, de façon quasi-quotidienne. Je vous le conseille si vous êtes en manque d’idées de lecture, de films et de séries à découvrir.

Je crois me souvenir que le RER était aussi une potentielle source d’inspiration à ce moment et que j’avais dû voir passer le livre, dans plusieurs mains, en version poche. Je me souviens de la première de couverture avec les escaliers d’un immeuble en contre-plongée. Je maudis d’ailleurs tous ces gens qui masquent la couverture de leur bouquin dans le train et qui m’empêchent ainsi de nourrir mes envies de lecture et parfois il faut bien l’avouer, de juger sans honte leurs choix.

Parlons de mon choix, celui de commencer par la Vie devant soi. Avant tout, le titre sonnait bien à mes oreilles. Je trouvais qu’il véhiculait de l’espoir et qu’il était teinté de poésie.

Ensuite, le résumé sur la quatrième de couverture m’a plu. Il s’agit du récit particulier d’un enfant. J’avais lu peu de temps auparavant l’Attrape-coeur de Salinger puis j’ai toujours eu une sensibilité pour les récits de la fin de l’enfance et de l’adolescence, alors je me suis lancée. L’enfance et l’adolescence sont le théâtre de la construction d’un être humain. Il est toujours passionnant, lorsque le ton est juste, d’observer, d’être le témoin des épreuves traversées par un individu spécifique. Les relations qu’il entretient avec son entourage, les rencontres qu’il tisse sont un spectacle intrigant pour la lectrice que je suis.

Saupoudrez-y un contexte familial dramatique et une interrogation identitaire naïve mais profonde et vous n’aurez plus de raison de ne pas ouvrir ce livre, aux dépens de toute la pile de livres à lire qui se trouve chez vous.

L’écriture à la première personne permet une véritable immersion. Le style si particulier ainsi créé par un vocabulaire enfantin et des constructions de phrases un peu particulières, m’a donné envie de découvrir le reste de l’oeuvre de Gary.

Un coup de foudre pour sa plume

S’il était toujours vivant, Romain Gary serait sans doute désigné comme étant le Jean-Michel punchline de référence. Si j’osais corner mes livres, les siens seraient même les plus abimés. Toutefois il n’est pas dans mes habitudes d’écrire dans les livres, même au crayon de papier et j’évite au maximum de corner mes pages, préférant utiliser des jolis marques-pages. La plupart de ses romans donnent pourtant lieu à de magnifiques aphorismes qui pourraient aisément faire l’objet d’un recueil. Je vous offre pêle-mêle un mince échantillon de mes préférées et vous invite à lire ses différentes oeuvres pour comprendre à quel point il parvenait à mettre des mots sur des idées simples mais brillantes.

« Il est moins grave de perdre que de se perdre » (Chien blanc)

« L’humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive » (La promesse de l’aube)

« Les souvenirs, c’est une chanson que l’on se chante quand on n’a plus de voix » (Les Enchanteurs)

Si une partie de son oeuvre repose sur sa quête d’identité et la poursuite de l’idéal de réussite que sa mère a cherché à lui transmettre, Gary aborde des sujets d’écriture très variés qui sont toujours le prétexte à la mélancolie, la tendresse et la douce ironie : la guerre, l’amour en temps de guerre, les trahisons, la dépression et la solitude, la difficile articulation entre le rapport à soi et le rapport aux autres.

L’amour est au coeur de sa réflexion. Il a détricoté l’amour filial, fictif dans la Vie devant soi et autobiographique dans la Promesse de l’aube. La figure maternelle occupe dans son oeuvre une place prépondérante et on comprend bien qu’elle a alimenté l’homme et l’artiste qu’il est devenu. Tous ses rêves d’humanisme et de gloire étaient très construits. Il aborde d’ailleurs l’humanisme à plusieurs reprises. D’abord dans Les racines du ciel, puis dans Chien blanc, l’animal joue souvent le rôle d’indicateur de l’humanité. Grosso modo sa thèse est que plus l’homme va chercher à défendre l’animal qui n’est pas doté de la même conscience et qui doit donc être protégé, plus il est valeureux et moralement admirable. Les deux histoires ne se déroulent pas du tout dans les mêmes circonstances et dans le même cadre mais le fil rouge est assez similaire.

L’amour hétérosexuel est également abordé à tous les stades de la vie d’un couple. Qu’il concerne l’amour naissant d’un adolescent à l’égard d’une jeune fille pendant la seconde guerre mondiale dans les Cerfs volants ou l’amour passé d’une vieille lady anglaise bien mystérieuse dans Lady L, il est toujours romantique voire même romanesque. Il est également teinté de mélancolie dans Clair de femme puisqu’il s’agit d’un homme tout juste veuf qui retombe amoureux alors qu’il n’y croyait plus ou dans l’Angoisse du roi Salomon qui traite des relations amoureuses avortées auxquelles on donne une seconde chance à l’aube de sa vie quand la crainte de la solitude est plus forte que tout. Parfois l’amour est même mystifié et rendu éternel comme pour le héros magicien Fosco Zaga des Enchanteurs.

Enfin, Gary a eu l’occasion d’évoquer l’amour à travers ses manifestations solitaires. En usant de métaphores plus ou moins subtiles en fonction de son âge et de ses inquiétudes personnels il a souvent abordé le sujet de l’onanisme à travers la métaphore du serpent dans Gros-câlin ou de façon tout à fait explicite dans Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, où la crainte de la perte de la virilité liée à l’âge est l’essence même du roman. Ces deux oeuvres ont d’ailleurs pour point commun d’avoir été signées sous le pseudo d’Emile Ajar, comme la Vie devant soi.

La guerre et ses conséquences sont un des autres thèmes phares de l’oeuvre de Romain Gary. Il s’est beaucoup intéressé à travers ses personnages sur les moyens que possèdent l’humain pour survivre à une violence aussi forte, aux camps de concentration notamment. Son humanisme apparait ainsi comme le rempart face à la cruauté du monde, il met en avant des utopistes qui souhaitent rendre le monde meilleur car il s’agit de son propre idéal. Il cultivait également un fort rapport au patriotisme, toujours en héritage de son éducation maternelle. Tous les personnages dépeints par Gary possèdent un souffle similaire et semblent toujours vivre en dehors du système. C’est très clair dans son roman Adieu Gary Cooper où le personnage principal, américain, ressemble à s’y méprendre à un personnage de Kerouac, vivant de petits boulots et de magouilles misérables pour profiter de sa vraie passion le ski dans les alpes suisses.

Romain Gary, né dans les années 1910 et mort en 1980 a vécu une vie d’une richesse extraordinaire. S’il se rêvait écrivain dès l’adolescence, il a également été militaire, pilote d’avion, résistant, diplomate, scénariste et réalisateur de films adaptés de ses romans. Difficile de ne pas être envoûté par un tel parcours…

L’intrigante personnalité d’un artiste hors du commun

Les légendes survivent mieux au temps à travers des noms remarquables. La signification d’un prénom peut avoir des conséquences selon certaines croyances sur la personnalité de l’individu ainsi désigné. Chez Romain Gary, la poursuite du nom d’artiste était élémentaire. Dès petit, sa mère lui avait mis dans la tête qu’il s’agissait d’un élément à travailler aussi prépondérant que l’élaboration de son style d’écriture. Tous les grands auteurs et grands de ce monde pour elle possédaient un nom marquant et original. Gary a donc pris le parti de brouiller les pistes et d’écrire sous plusieurs pseudonymes, sans toujours révéler le secret de son vivant.

Il est donc à l’origine d’un des plus grands mystères littéraires du XXème siècle : l’affaire Emile Ajar. Grâce à ce pseudo, il est le seul écrivain à détenir « contra legem », le prix Goncourt à deux reprises. Il a pendant quelques années fait porter le chapeau à son petit cousin. Ensuite à la suite de la publication d’une autobiographie posthume intitulée Vie et mort d’Emile Ajar il a révélé que lui et Ajar n’étaient qu’un seul et même porteur de plume.

La force de cette supercherie littéraire comme la désigne Bernard Pivot dans cet extrait d’Apostrophes révèle surtout le talent de Gary voire même la schizophrénie qu’il lui aura été nécessaire pour parvenir en tant qu’écrivain à varier les styles d’un point de vue des mots et des thématiques abordées afin qu’on ne reconnaisse pas que toutes ces oeuvres étaient le fruit de son unique imagination. Cette révélation n’a eu lieu qu’après la mort de l’écrivain. Malgré le mystère qui entoure les circonstances de son décès, il semblerait qu’il se soit suicidé.

Auteur et maître de son histoire jusqu’au bout, Gary a en effet décidé de mettre fin à ses jours le 2 décembre 1980. Dans une lettre qu’il a laissée, il précise que son geste n’est pas lié à celui de Jean Seberg, pourtant d’un suicide par balle le 30 août 1979. Les théories et tentatives d’explication sont nombreuses.

A travers ses textes, ses romans, l’artiste poursuivait une quête personnelle très forte, transmise dès l’enfance par sa mère. Celle de faire rayonner son oeuvre au nom d’un idéal de beauté et d’humanité. Sans doute a-t-il considéré que son oeuvre était achevée, qu’il avait épuisé tous les sujets qu’il souhaitait aborder. Peut-être également que sa crainte de la vieillesse et de la lente déliquescence qui l’accompagne a pris le dessus et a motivé son geste.

Finalemement, je crois que le personnage en lui-même m’intéresse par ses mystères, j’aime bien écouter certaines de ses interviews sur Youtube même si l’on perçoit tout l’ego et la fierté d’un homme maniéré qui pensait avoir tout vu et tout traversé.

Cette assurance affichée s’atténue à la lecture de ses oeuvres. Les écrits sont davantage nuancés et reposent aussi et c’est que je retiendrai pour finir, sur un sens de l’humour très particulier qui a su me toucher dès le départ. Cet auteur par son talent m’a donné des clefs en tant que jeune adulte et m’a redonné la passion de la lecture. J’espère que je parviendrai à terminer la lecture de ses oeuvres bientôt pour découvrir avec autant de passion d’autres artistes.

Connaissiez-vous Romain Gary ? Quel est votre livre préféré ? Aimez-vous davantage Emile Ajar ? N’hésitez pas à me le faire savoir.

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